Halle, la super-fermière qui savait regarder le monde

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dans le poulailler avec le chien Henk – au marché – avec les deux chevreaux – cuisine des confitures et raconte des histoires d’abricots – écoute l’audio-livre du Dalaï-Lama en triant les œufs

J’ai rencontré Halle dans sa petite ferme familiale en Californie, dans la province de Mendocino au nord de San Francisco. Halle aime accueillir des jeunes, des étrangers, du monde. Sa grande ouverture d’esprit, elle la tient en partie de ses nombreuses expériences à l’étranger.
En tant que professeur, elle est allée travailler avec son mari aux quatre coins du monde : Turquie, Russie, Colombie, Kazakhstan, Thaïlande. Elle en a des histoires à raconter sur les enfants. Par exemple, en poste à Vladivostok, elle faisait court à des petits coréens plutôt aisés. Elle avait remarqué qu’ils avaient très peur des insectes et hurlaient dès qu’une abeille entrait dans la classe. Elle décida alors de lancer un programme sur plusieurs semaines à base de collectes d’insectes, d’observation, de dessins et discussions. « Ses gamins n’avaient tout simplement jamais eu d’expérience positive avec les insectes. Leurs parents étaient eux-mêmes effrayés. A la fête de l’école, c’était très amusant de voir les gamins montrer avec grand enthousiasme à leurs parents leurs dessins et insectes qu’ils avaient eux-mêmes attrapés. Ils enseignaient à leurs parents ! » Professeure d’un autre genre…
Halle prépare un mélange d’eau et de sucre pour le petit abreuvoir devant la fenêtre de sa cuisine, spécialement conçu pour les colibris. Son amour des animaux ne date pas d’aujourd’hui. Sur le frigo, une vieille photo en noir et blanc d’elle et ses frère et sœur. Elle y porte un chevreau dans ses bras. « Je pense que les animaux ont bien plus d’intelligence que ce que les gens veulent leur attribuer. »
Aujourd’hui dans sa ferme, Halle s’occupe de 2 chiens, 1 chat, 1 émeu, 1 dinde, une dizaine de cochons, 2 chèvres et leurs 2 chevreaux et une cinquantaine de poules. Encore récemment, elle en élevait jusqu’à 150. Elle vend les œufs au petit marché local du samedi matin. Mais elle va bientôt arrêter. C’est vrai, elle est en retraite et elle n’a pas fondamentalement besoin de cela. Elle préfère laisser la place aux jeunes fermiers qui pour certains la considèrent comme une mère.
Halle les aime ses poules. Elle s’est prise d’affection pour une petite rousse. Quand elle était toute petite, elle s’est fait grignoter par un rat. Halle l’a retrouvée une patte en moins et les boyaux sortis. Elle l’a recousu et la poulette a survécu. « C’est une force de la nature ! »
Halle aussi est une force de la nature en quelque sorte. Malgré son petit gabarit, elle sait tenir tête aux coups de cornes de son bouc comme aux gros cochons qui la bousculent. Rien ne lui fait peur.
Enfant, elle était un garçon manqué. Sa grand-mère avait l’habitude de lui dire : « regarde comme elle est jolie ta sœur avec une robe ! » « Mais je ne pouvais pas faire de vélo et toutes les autres choses avec une robe ! ». Sa mère est morte quand elle avait 8 ans. Halle raconte ce qui lui a été dit de sa mère. C’était la première à fumer. Toutes les autres filles s’y mettaient ensuite. Première à sortir avec les garçons, malgré la désapprobation des parents. « Elle était une féministe en quelque sorte ! » lance-t-elle avec une grande fierté.
A 70 ans passé, Halle est une avant-gardiste et elle a de qui tenir. Elle a pour modèle son père qui est mort à l’âge de 99 ans, au moment où il l’a décidé. Papa veuf, il avait élevé ses 3 jeunes enfants seul malgré la pression familiale. En milieu de carrière, il s’était replongé dans des études pour vraiment faire ce qui lui plaisait et devenir conseiller d’éducation pour les enfants un peu paumés. Il encourage Halle à bien choisir le métier qu’elle souhaite. « En ce sens, il était plutôt unique de m’inciter à choisir. Les possibilités étaient plutôt restreintes pour les femmes à cette époque. »
Deux poules viennent d’être tuées. Elles étaient malades avec des grosseurs inhabituelles. Halle les ouvre avec son couteau. Elle inspecte la dépouille, cherche. Elle veut comprendre ce qui n’allait pas. Halle est dévorée par l’envie de tout comprendre. La biologie, la mécanique, la chimie. Etudiante, elle était à fond dans les sciences et les maths. C’est le besoin de sécurité financière pour assumer son rôle de mère célibataire avec ses deux premiers enfants qui l’a dirigé vers l’enseignement. « Avec le recul, j’aurai pu être ingénieure ou architecte… », dit-elle les yeux en l’air avec un magazine de sciences dans les mains.
Non, elle ne regrette rien, son métier de professeure, elle l’a adoré. « Chaque jour est différent avec un nouveau challenge. » La seule chose qu’elle déplore, c’est que le métier d’enseignant ne soit pas autant valorisé dans la société, ne serait-ce que par la considération ou la paie, que le métier d’ingénieur par exemple. « Pourtant, il s’agit d’un métier des plus importants. Les profs ont le futur des enfants entre leurs mains ! » Elle s’insurge des conditions d’exercice actuelles : « Je ne pourrais pas être prof aujourd’hui. On risque de se faire poursuivre en justice ne serait-ce que si on touche un enfant. Moi ce que j’aimais quand ils étaient un peu dissipés en groupe, je venais poser mes mains sur leurs épaules, et très doucement, ils se calmaient. » Elle sourit en se remémorant.
Halle pèse délicatement ses œufs qu’elle range dans les boîtes selon le calibrage. Elle profite de ce moment paisible pour écouter « Le livre de la joie », conversation entre le Dalaï-Lama et Desmond Tutu. Elle raconte : « Ils sont en train de parler de Nelson Mandela qui choisit d’être heureux malgré ses années en prison et ses petits 3 dollars dans la poche. C’est bien, ça me rappelle à quel point on choisit d’être heureux. »
Halle s’est construit ici son havre de paix où elle vit heureuse entre sa famille et ses amis, son jardin et ses animaux, son plaisir de la cuisine. Elle roule délicatement des feuilles de vignes autour de sa garniture. Une recette grecque. C’est sa grand-mère d’origine grecque qui lui a appris à cuisiner. La cuisine généreuse à l’huile d’olive. Avec ses différents séjours à l’étranger, elle a étoffé ses recettes de mille et unes épices. Et puis elle conserve les bonnes choses selon les saisons. Elle est imbattable dans l’art de mettre en conserve ou de déshydrater. Elle connait la chimie des aliments. Ce n’est pas pour déplaire aux convives régulières. Elle aime faire plaisir Halle.
Elle boit son café du matin en faisant le sudoku du jour sur le quotidien local. Il y a bien une chose qui l’inquiète. Quand elle regarde comment le monde tourne. Elle n’y voit pas assez de collaboration. Les gens sont les uns contre les autres. Elle y voit avec désolation les mêmes signes avant-coureurs que dans l’Allemagne des années 30. « La situation évolue très doucement si bien que les gens ne s’en rendent pas compte. On en a après les immigrants comme les nazis s’en sont d’abord pris aux gays sans que personne ne dise rien. Et puis après les juifs, les roms… Et d’un seul coup ça s’accélère et il est trop tard. » Dans cette région de Californie qui a gardé une forte identité hippy, les actions du Président Trump sont totalement rejetées.
Halle hésite. Entre l’envie de rester bien à l’abri des hostilités du monde, dans sa ferme qu’elle a créé à son image, ouverte et bienveillante. Et l’envie d’agir contre le pire à venir. Elle songe à se former pour commencer une autre carrière. Si elle vit aussi longtemps que son père, elle en a encore pour une trentaine d’années. Autant que ses années soient utiles. Elle pense à aider bénévolement des gens sans ressources à se défendre contre les injustices, peut-être avec du conseil juridique.
Halle n’a pas dit son dernier mot.

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